Claire et sa peinture
Je m'appelle Philippe Fouet, je suis compositeur, musicien et parfois auteur et interprète. J'ai rencontré la peinture de Claire Martin-Cocher par le hasard des connaissances et des rencontres. J'ai immédiatement été frappé par ses toiles. Etant plutôt novice dans la connaissance de la peinture, j'avais pour habitude, face à une toile, de ressentir quelque chose lié avant tout à ce qui était représenté par le tableau. Autrement dit, j'étais surtout enclin à apprécier la peinture figurative, les couleurs et les formes agissant à mon insu pour révéler le sujet peint à mes yeux profanes. Tel paysage ou telle scène me plongeait dans une sensation bien particulière, unique et ancrée dans les secrets du tableau.
Avec la peinture de Claire, l'émotion me saute aux yeux, directement, sans passer par la moindre compréhension intellectuelle du sujet, et pour cause : il n'y a pas de sujet, sa peinture est non figurative. Non figurative, mais pas du tout abstraite. Furieusement concrète, même, puisqu'elle nous transmet des sensations à l'état brut. Parfois presque physiques. Ainsi, certaines toiles, sombres et torturées m'ont littéralement atteintes au ventre. D'autres, bleutées, plus aérées, m'ont ennivré la tête. D'autres encore m'ont comme agrippé la paume des mains, fourmillant de leurs textures étranges. Remplies de mouvements, vibrantes d'une dynamique interne qui se retient ou qui exulte, discrètes et caressantes ou au contraire débordantes d'une vie presque obscène, chacune de ses créations a sa vie propre, chacune est un univers émotionnel à elle toute seule, un regard particulier sur l'une ou l'autre des innombrables énergies qui vivent au tréfond de nos âmes et du cosmos. Claire rend visible ce qui ne l'est pas, ce qui ne peut être que ressenti. D'ailleurs, la tentative de "voir" quelque chose de particulier dans l'une ou l'autre de ses toiles peut être un jeu amusant, mais finalement, le sujet que l'on finit par y trouver réduit considérablement la portée du tableau, car cette "surimposition figurative" le ravale à un rang trop anecdotique.
Bien sur, après coup, rien ne m'empêche d'analyser un peu. L'atmosphère particulière de chaque peinture n'est pas sans rappeler celle, spécifique, qui se dégage de tel ou tel morceau de musique. L'arrangement structurel du tableau, la répartition des lumières et des ombres, des couleurs et des formes rappelle sûrement l'écriture soigneusement pensée d'une partition musicale, avec un résultat qui ressemble à s'y méprendre à un premier jet parfaitement abouti, tant le travail réalisé est matûre et maîtrisé. Les mouvements et la danse des tâches de couleur évoque à coup sûr les improvisations libres d'un jazz sauvage et spontané, et ce grâce à une technique tellement intégrée qu'elle en est devenue une seconde nature. Harmonies et dissonnances, équilibres et déséquilibres se passent le relai sans relâche. Tensions locales, harmonies globales, ou le contraire, toute cette musique qui parle à l'oeil se déploie, puissante et pourtant immobile.
Enfin, c'est une analyse toute personnelle ! En fait, je ne comprends rien à ses techniques de travail et je ne veux rien y comprendre. Je préfère que le mystère reste entier. De toutes façons, la puissance évocatrice du tableau fait oublier tout le processus technique qui a permis l'existence de l'oeuvre finale. Ce qui me frappe, c'est que ce qui est évoqué n'est pas définissable par le langage habituel, et pourtant tellement réel, tellement vrai !
Pour résumer ma perception de l'oeuvre de Claire Martin-Cocher, je dirais les mots suivants : sensations, émotions, vie, tourbillons et mouvements, et aussi beauté, ce qui bien sûr ne gâche rien. Ces énergies sont à coup sûr celles qui circulent dans les profondeurs de l'âme du peintre. Claire est-elle consciente qu'elle nous livre à ce point sa plus profonde intimité ? C'est pourtant ce qu'elle fait, comme tous les créateurs : Claire met l'univers de son coeur à la portée de nos yeux. Et nos yeux se régalent...
Philippe Fouet, pianiste compositeur
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